En ouvrant son antenne aux témoignages et aux analyses pour commémorer le 30ème anniversaire du massacre d’Ehden commis le 13 juin 1978 contre Tony Frangieh, sa femme et sa fille, OTV remplit sa responsabilité médiatique dans la recherche et l’analyse de la vérité historique et apporte des éléments qui éclairent d'un jour nouveau cet épisode-clé de l'histoire de la guerre du Liban.
Les scènes atroces et les récits de ce massacre décrits par des témoins oculaires ont fait trembler les consciences. C’est à l’écoute de ces témoignages que la distinction s’impose, entre ce qui relève de l’usage de la violence et ce qui relève de l’usage de la terreur calculée. Et c’est au creux de ces témoignages que se définit la nature du crime commis.
Il n’est pas très étonnant qu’aujourd’hui encore, un admirateur et un fidèle inconditionnel de Samir Geagea, continue à minimiser ce crime en parlant d’un accident « hâditha » qui peut être effacé d’un coup de gomme.
Ce qui s’est passé à Ehden est bien un crime absurde et cruel. Cruel, car il semblait vouloir dépasser le simple but de conquérir un territoire ou d’affaiblir un « ennemi ». En entrant dans sa demeure, son espace le plus intime, en massacrant les membres de sa famille dont un enfant de 3 ans, ceux qui ont décidé cette opération et ceux qui l’ont exécuté ont voulu porter atteinte à ce qui est le plus sacré pour lui, pour faire souffrir plus encore.
C’est un crime gratuit car la logique punitive s’est étendue à des victimes innocentes et désarmées. Il est gratuit donc injuste et ce sentiment d’injustice s’accroît avec l’impunité et devant l’arrogance de ceux qui l’ont commis.
Dans son discours dépourvu de regret et de compassion, Elie Keyrouz a tenté de semer le doute en repérant, malgré l’atrocité de ce massacre, des arguments historiques pour justifier le crime au nom même de la justice.
Sa logique est connue, trop connue. Elle se résume ainsi : « c’est l'autre qui a commencé.» Pour le démontrer, cet idéologue n’hésite pas à remonter l’histoire jusqu’en 1957 et à évoquer en détail les poursuites, les arrestations et les atteintes portées aux membres du parti Kataëb dans le Nord. Ceux-là sont présentés comme des victimes et le parti comme un défenseur juste qui porte les revendications des plus faibles. L’opération d’Ehden apparaît donc comme une réaction naturelle, juste et légitime.
Comme si cela ne suffisait pas pour justifier ce crime, Elie Keyrouz enchaîne en pointant l’alliance des Frangieh avec l’ennemi du parti, la Syrie. Mort aux traîtres qui méritent un tel châtiment.
On peut se demander comment ce député de la Nation justifie le droit de l’agressé à se faire justice par lui-même et par les armes, même dans un contexte de guerre. Faut-il lui rappeler que la terreur ne peut s’octroyer les attributs de la justice ?
Toute la guerre était construite sur ces mêmes idéologies, et comme pour Ehden, on a tout justifié. Par l’histoire, « c’est l’Autre qui a commencé », par le sacré, « le mal c’est les Autres ». Les exemples sont nombreux. Comme Damour a été prise par un massacre, Tall el zaatar a été occupé dans un bain de sang. L’entrée victorieuse des Forces libanaises au Chouf était présentée comme une opportunité pour venger les massacres des chrétiens entre 1840 et 1850, et le massacre du samedi noir, et bien d’autres encore.
Si notre mémoire ne doit pas être sélective comme le clame M. Keyrouz haut et fort et s’il est nécessaire de replacer ce crime dans une cadre historique plus global, pour quelle raison faut-il donc se limiter aux clivages politiques dans le Nord?
Au sein de la communauté chrétienne, le constat n’est pas glorieux. C’est la loi du plus violent qui a régné. La montée aux extrêmes de Clausewitz était la règle « Celui qui ne recule devant aucune effusion de sang prendra l’avantage sur celui qui n’agit pas de même ». Les alliances politiques ou surtout l’histoire de la lutte contre le féodalisme et les grandes familles ont trop souvent et trop longtemps servi à légitimer la violence, en écrasant des adversaires, en pratiquant la torture et des assassinats politiques, en se débarrassant des cadavres encombrants et en exécutant sommairement et arbitrairement pour installer un pouvoir absolu. Qui est le responsable ? Cela aussi doit être dit.
N’en déplaise à M. Keyrouz, il est indispensable d’aller jusqu’au bout du travail sur notre mémoire. Et si la justice ne peut être faite aujourd’hui, l’exigence de la vérité doit être plus forte et prendre la relève pour marquer au front d’un sceau fatal les criminels, en dépit de leurs succès politiques.
Les commentaires récents