Con comme confessionnalisme
(texte de Régina Sneifer)
Le fort cherche le faible
Le faible appelle le fort
Que le faible se change en fort
Et la nature aussi changera
Pierre Bordage
Les fables de l’Humpur, 1999
Je vous vois tiquer, les sourcils qui se froncent et la bouche qui se crispe. Ah si ! Vous êtes en train de tiquer, l’air dégoûté en marmonnant : «Les écrits ne sont plus ce qu’ils étaient. Le niveau baisse. Tout est vulgarité.»
Je suppose que c’est le mot "con » qui vous pose problème. Vous êtes scandalisés, choqués par le titre. Lisez cet article, vous serez frappés par l’idiotie du confessionnalisme.
Le choix serein et totalement réfléchi du titre m’a été inspiré par les discours de ces chefs, défenseurs du confessionnalisme. Ils nous ont habitués à des paroles con-venues et con-venables qui anésthésient nos esprits.
On a eu longtemps droit à l’hymne du Liban en tant que Suisse de l’Orient. C’est peut être en raison du nombre impressionnant de couteaux qu’on y trouve. En Suisse, on reconnaît le vrai couteau suisse à sa croix blanche sur fond rouge. Le génie libanais qui puise ses sources d’inspiration dans le confessionnalisme, innove. L’un des derniers modèles de couteaux décliné dans ce rouge célèbre, couleur sang, prend la forme d’une croix. Plus de décapsuleur ou de tire-bouchon, ni de tournevis ou d’ouvre-boîtes. Seulement une seule grande lame. C’est une véritable révolution con-fessionnelle. Ca tranche sec.
Le Robert me donne cette définition du mot "con" : "familier. Adjectif masculin singulier, imbécile, idiot => bête, crétin, débile (...). Ridicule, inepte : "Ce que c'est con la guerre" (Sartre) Etc..." . En echo avec Sartre, je le dis et le redis haut et fort. « Ce que c’est con le confessionnalisme ».
Si je vous accorde le caractère vulgaire de ce titre, c’est pour mieux dénoncer le système confessionnel, bête, crétin et débile. Mon objectif n’est pas de le déstabiliser par ma seule force, même si c’était mon rêve le plus profond, ça serait trop prétentieux. Mon but est simplement de le ridiculiser. Ce n’est que revanche. Ils nous ont longtemps pris et continuent à nous prendre pour des cons.
Au Liban, 18 communautés religieuses cohabitent. Toutes prêchent l’amour. Les chrétiens parlent d’amour. Les musulmans appellent eux à aimer. Jésus a dit « aimez vous les uns les autres ». Des chrétiens ont aimé les uns mais pas les autres. L’amour d’un musulman est exclusivement pour son prochain musulman. Ils s’aiment tellement entre eux qu’ils sèment la haine autour. Chacun aime les siens, à condition qu’ils n’aiment pas les autres. Ainsi les leurs deviennent parfois ennemis et les ennemis des alliés le temps d’une guerre. Un sunnite n’aime pas le sunnite qui aime le maronite qui aime le chiite. Un maronite n’aime pas le maronite qui aime un grec orthodoxe qui aime le druze. Le chrétien arménien lui aime le Liban, il n’est pas aimé par des chrétiens qui veulent qu’il les aime exclusivement. C’est l’amour qui tue. Pour l’amour du ciel, soyez indifférents. Fichez-vous la paix.
Notre con-stitution ne compte que 18 cases « con-fessions ». Une sorte de grille de mots croisés à nombre limité de cases dans lesquelles on essaie de caser tous les Libanais qui ne se croisent pas. Une fois rangés dans les 18 cases, on ne les compte plus. A l’exterieur des 18 cases, moi, en tant que moi, je ne compte pas, ou bien encore mieux, je compte pour du beurre, une expression qui se traduit en libanais ainsi : je compte pour l’argent que j’ai sur mon compte bancaire, c’est tout ce qui compte. En dehors de ces cases, c’est le néant. Le vide. Le non-être. Je ne pense pas donc je ne suis pas. Ma communauté pense pour moi, donc elle, elle est et moi je suis (du verbe suivre) pour exister sinon je ne suis plus rien. Vous me suivez ?
Ces cases qui ne se croisent pas me posent un sacré problème. Avec l’âge et la guerre, je suis devenue claustrocommunautarophobe. Les espaces confinés m’étouffent. L’obscurantisme confessionnel m’empêche de voir clair.
Alors, pour exister, j’ai décidé d’écrire. C’est ma seule façon d’exprimer mon existence. C’est le seul moyen d’empêcher mon moi de périr dans le confessionnalisme et de perdre toute sa liberté. J’écris donc je suis (du verbe être). Et de cette tribune libre qui relève de ma seule responsabilité, je déclare ce qui suit :
Désormais, au Liban, il y a 18 communautés et moi.
Je les entends là-haut pousser des cris, vomir un grand oh! C’est qui toi ? Quelle insolence ! Ces hautes, très hautes, autorités politiques et religieuses, gardiennes du con-fessionnalisme sont toutes horripilées. Toutes sans exception. Dès qu’on s’attaque au système, elles oublient leurs conflits et deviennent complices. Si on ne comprend pas cette complicité, on ne comprend rien à la longévité du système confessionnel et à la difficulté d’en venir à bout. Dès qu’ils apercoivent le Moi seul, qui se réveille, se révolte, se rebiffe, ils se rassemblent et procèdent à un rituel pour régler définitivement leurs comptes avec ce moi libre réveillé et révolté. Ils l’encerclent en hurlant : retourne au diable, mauvais esprit critique ! Nous te renions et te conjureront au nom de notre pouvoir.
Ces hautes autorités me regardent de haut. C’est vrai qu’elles sont tellement hautes que moi, je n’arrive pas à leurs chevilles et mon article ne parvient pas à leurs oreilles. Si par le pur des hasards, ils le liront, ils seront surpris par ma grossièreté volontaire et assumée. En dépit de leur grande érudition, ils auront du mal à comprendre certains mots, quand je parle de liberté, d’individualisme, de sens critique.
Pourtant, je n’ai pas rêvé. J’ai déjà entendu leurs voix miauler, lécher. Elles s’adressaient à moi, en tant que moi, en tant que voix. « Glisse ton bulletin avec notre nom dans les urnes. Aie con-fiance. Cela ne te coûte pas grand chose en comparaison avec les coûts des écoles et de la santé. On te protègera. On t’accordera gratifications et faveurs. Tu gagneras à tous les coups ». C’est le Liban qui prend un coup. Les consciences s’achètent au kilo. Silence. Je n’ai plus de voix pour crier.
Je me rappelle encore de ces chefs à double-langage. Ils se sont adressé aussi à moi en temps de guerre. Jeunes rêveurs, en soif d’héroïsme, tous aux fronts, tous à l’abattoir. Alors, j’acceptais d’aller mourir pour LA CAUSE. La mort ne m’effrayait pas. Le bonheur n’existe qu’après la mort me disaient les bonnes sœurs, peut-être pour me faire accepter docilement leurs punitions.
Tout le monde parlait de cause. Sacrée cause ! Avec des taux plus ou moins élevés de libanisme teintée de christianisme, de sunnisme, de chiisme, de druzisme, d’occidentalisme ou d’orientalisme.
L’humanisme, bien que ça rime, n’en fait pas partie. C’est trop vaste. Trop vague. Si la cause est l’homme, alors qui sera l’ennemi ? Soyons sérieux. Pour chaque cause sérieuse, il faut un ennemi sérieux. Un ennemi qui fait peur, qui a l’air d’un méchant. Un ennemi qui porte un turban, un keffieh, ou une cravate. Un ennemi qui pue la transpiration ou le parfum. un vrai qui fait peur.
« Des armes pour inquiéter l'inquiétude
Et puis le Code de la peur à distribuer
A tous ceux qui habitent avec la peur ou que la peur habite
Art. l J'ai peur
Art. 2 J'ai peur
Art. 3 J'ai peur
Art. 4 Où sont les toilettes?» [1]
Le confessionalisme est une belle fabrique d’ennemi aux rouages bien rôdés. Elle en produit régulièrement. Ils sont fabriqués en série. Pas de temps mort mais des ennemis morts au rythme et à la cadence des chaînes de production con-fessionnelles. Pas de rupture. La chaîne doit avancer sans à-coups. Sans l’ennemi, c’est l’ennui. Il est diabolique mais indispensable. Il justifie notre CAUSE. Raison pour laquelle il faut l’abattre, pour en reproduire. Au Liban, le taux de consommation d’ennemis est très elevé. Creusez notre sol, il est riche en sang et en corps d’ennemis. Régulièrement, on renouvelle les gammes pour mieux les adapter aux peurs des consommateurs. on cherche les tendances actuelles, les derniers cris d’ennemis, qui ne sont d’ailleurs jamais entendus. On repère, on fouille. Avec le système con-fessionnel, l’exercice n’est pas aussi périlleux. L’ennemi est partout là où ma communauté n’est pas. Là où mon Dieu n’est pas.
Pour le repérer, c’est facile. un ennemi est beaucoup moins qu’un diable. C’est une chose, une matière à faire décomposer selon des procédés chimiques divers. En temps de guerre, les idées abondent. On peut vider l’ennemi de son liquide en le perçant par une balle, ou le faire pourrir en le trempant dans de l’eau. On peut aussi l’empiler en tas avec d’autres matières et les enterrer, car cette matière peut dégager des odeurs qui peuvent provoquer des nausées désagréables à supporter.
L’ennemi peut prendre des formes humaines. Le plus simple pour le repérer dans un système confessionnel, c’est de demander sa carte d’identité. S’il prétend l’avoir oublié, il faut lui demander son nom et sa région. Si les doutes persistent, il faut lui faire reciter la fatiha ou le pater noster.
En temps de guerre, il était facile de le faire parler. Les modalités de torture très variées étaient des garanties d’efficacité pour clarifier les doutes. Les chocs électriques étaient à la mode. Mais il fallait prévoir un groupe électrogène pour prévenir les coupures de courant, fréquentes au Liban (là, le confessionnalisme n’y est pour rien). L’écartèlement et la lapidation, c’était dépassé. Les coups de poings de pieds et les gifles restaient des grands classiques. Les brûlures par cigarette, quand on a une cigarette à la main, était un moyen pratique et accessible. A l’heure du repas, un grain de sel sur la blessure était utilisé comme un plus. Ce n’est que punition. Ce n’est que justice.
Punir. Ce mot me rappelle la sacristie du prêtre qui nous servait de cachette à l’église du village en construction. Je m’y réfugiais avec mon cousin à la sortie de l’école. Il cherchait loin des yeux à imiter la signature de sa mère sur son carnet de punition. Ce matin, il a été puni par les bonnes sœurs.
- « Ne mens pas, Dieu t’étranglera », je lance brutalement comme une menace.
- Non. Dieu n’a pas de mains.
- Bien sûr que si. Nous sommes à son image. Il t’a façonné par ses mains comme l’argile dans les mains d’un potier.
- Comment saura-t-il que je mens ?
- Il est partout, voit tout, entend tout.
- Penses-tu qu’il me tuera?
- Dieu ne tue pas. Il te retirera la vie.
- Mais, il n’a pas le droit
- C’est lui qui te l’a donnée. Il te la reprendra. Ta vie est entre ses mains.
- Me retirer la vie, par strangulation ? C’est cruel.
- Peut-être préfères-tu te faire transformé en statue de sel, comme la femme de Loth ?
- Tu ne me dénonceras pas. Jure le.
- Je ne désobéirai pas à Dieu. Je ne peux pas mentir, il m’étranglera.
Il saute sur mon cou, mets sa main sur ma bouche comme pour m’étouffer. Je me débat énergiquement puis m’enfuis. Le soir, j’avais des marques bleues au cou. Puni pour son acte, mon cousin répétait dans sa tête : ce n’est pas de ma faute, je suis à son image.
Punir n’est pas seulement une affaire d’hommes. Dans un système confessionnel, c’est aussi une affaire de communautés. Les communautés se punissent entre elles. Dès 1920, c’était mal parti. « Nous vous avons donné un Grand Liban » disent les maronites, « nous vous avons donné accès à la civilisation occidentale. Notre Mont-Liban est le cœur. Nous sommes la source, les maîtres des lieux. Nous décidons de votre sort. Vous pouvez dire merci ! non». Les armes des milices maronites se chargeaient de ces ingrats.
Recevoir une punition sans riposter équivaut pour une communauté à reconnaître la supériorité de l’autre. Les druzes répliquent. « Le Mont-Liban est le notre. Notre Emir Fakhreddine est l’origine. Vous nous avez exclus. Nous serons obligés de vous massacrer encore et encore jusqu’à ce que vous compreniez. »
Les punitions se succèdent. Elles passent à chaque communauté à son tour. En 1991, c’est le tour des sunnites « Dans votre Grand Liban, nous étions à l’étroit. Il est trop petit par rapport à notre empire. Nous vous avons construit une capitale. Elle est le centre d’un espace à notre taille. Nous vous avons ouvert les portes de l’Orient. Nous sommes le modèle. Le pouvoir est en nos mains. On vous prive de rien. Il suffit de demander. Merci qui ? Pour votre punition, notre argent dans vos poches sera récupéré. vous serez privés d’argent de poche.
« Nous avons libéré le Sud par le sang de nos enfants. » disent les chiites en 2000. «Le Sud est aussi un espace libanais». Il est vrai que le nombre élevé de mines et de bombes israéliennes par mètre carré n’ont pas réussi à sortir le Sud de son isolement. On ne comptait pas les morts car on considérait qu’il y a déjà trop de vivants. Dès lors que les chiites reprennent leur destin en main, ils deviennent l’ennemi à abattre. Leur émancipation est vécue par les autres communautés comme une punition. Et on est reparti pour un tour. La punition communautaire est circulaire, elle tourne en boucle. Chaque communauté pense par sa toute-puissance échapper à sa disparition, tandis que par sa toute-puissance elle accélère sa chute. Pour survivre, elle punit, détruit, se détruit et puis se reconstruit pour survivre. C’est le cycle du mépris violent nommé communément confessionnalisme.
Au Liban, il existe 18 communautés et moi. Je vous le dis bien haut, bien fort. Et moi, je ne veux ni dominer, ni soumettre, ni punir. Je veux juste être. Être libre.
كيف السبيل إلى الخروج من دوّامة الحقد. في الرابعة والعشرين من عمرها، وبعد أن أمْضَت سنوات سبع من الالتزام في صفوف الميليشيات المسيحية في لبنان، تكتشف ريجينا صنيفر، في سجون معسكرها الخاص، أهوال حرب الأخوة، فتتخلّى نهائياً عن العنف. وبعد مرور عشرين عاماً، تقرر سَرد تلك السنوات التي أمضتها في ساحات الوغى، كمقاتلة ملتزمة. إنها بسردها لتجربتها هذه، إنما تشهد كي لا يطوي النسيان عشرات الآلاف من شباب جيلها الذين دمّرتهم الحرب؛ كي لا يطوي النسيان الصرخة الصامتة التي أطلقتها أمهات ظَفِر الموت بهن لطول ما انتظرن عودة أبنائهن، أحياءً أو أمواتاً؛ كي لا تُعاد الكَرّة، فيُطلق عَنَان الحرب، وكي تُبْتَدَع أخيراً مسالك السلام...
هذا الكتاب وثيقة نادرة في زمن تعود فيه جَلَبَة السلام لتهدّد لبنان من جديد، فتُدميه.
ولدت ريجينا صنيفر في بيروت وهي تعيش في فرنسا منذ العام 1987. درست الإعلام والتوثيق في لبنان، ونالت في باريس دبلوماً في الجغراسيا. في العام 1994، نشرت كتابها الأول بعنوان حروب مارونية (guerres maronites). تحمل شهادة ماجستير من معهد الدروس العليا في التجارة في التسويق، وهي الآن تعمل في مجال التأهيل


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