Déferlement d’armes ? Guerre possible ? Nous nous interrogeons aujourd’hui : « comment expliquer cette répétition cyclique des violences au Liban ? » Le Liban se regarde tourner en rond, chanceler, tituber tel un homme ivre, malade de violences, fiévreux de haines, avant de tomber de nouveau dans le fossé de la guerre et de ses horreurs.
Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. Seize ans après la fin de la guerre, la vaste opération de nettoyage de notre histoire récente menée en faveur des chefs de guerre, aujourd’hui promus aux rangs de grands leaders, continue à se dérouler sous nos yeux incrédules.
Oubliez, disent-ils. On détourne nos regards et nos idées. Tout s’organise pour que la guerre revienne. Les mécanismes se remettent en place. Il s’agit bien d’un processus légalisé de blanchiment des consciences.
Face aux crimes du passé et aux horreurs perpétrés pendant la guerre, la génération de la guerre, les intellectuels, les journalistes et les historiens expriment une étrange passivité. Pourtant, l’impardonnable ne doit pas quitter nos mémoires pour éviter cette répétition du même. Peut-être que nous, survivants de cette guerre, sommes aujourd’hui déjà morts et préférons le rester de peur de revivre de nouvelles violences.
Entre temps, nos jeunes quittent le Liban, partent légers, la mémoire à zéro. On a réussi à les arracher du temps, de l’espace et de la géographie. Ils partent pour rêver ailleurs leur vies en devenir. Ils partent pour ne pas réfléchir leur condition, pour ne pas juger et remettre en question. Parce que tout simplement, ils ne connaissent pas leur histoire ou bien ils la connaissent mal. C’est une jeunesse libanaise qui a grandi sans mémoire. Une amnésie bloquante pour tendre les bras vers l’avenir.
Cette méconnaissance de notre histoire volontairement entretenue par ces chefs de clans avant pendant et après la guerre s’est transformée en un vide d’être dans lequel les discours idéologiques et communautaires continuent à s’engouffrer. Des discours répétés, martelés avec l’évidence d’une bonne foi. Des vérités qui finissent par exister à force d’être dites. Les médias, à leur tour, ont participé activement à cette absence de pensée, en remplissant le vide de savoir par des paillettes, tout en remplissant leurs poches.
Au choix qui se pose aux Libanais entre la sécurité dans leurs nids communautaires et l’incertitude de l’avenir en s’ouvrant à l’autre, le risque est de choisir la guerre. Une guerre comme solution pour fuir le choix de la liberté par peur d’être confronté à leurs propres fragilités. Par peur de se brûler les ailes, ils n’osent plus quitter les appartenances claniques et les dépendances clientélistes.
N’aurions-nous pas alors plus peur de la paix que de la guerre ? Notre identité libanaise est plus que jamais creuse, elle se remplit alors de l’exclusion de l’autre. On exclut l’autre parce qu’on veut nous convaincre qu’on existe mieux sans lui. Il devient l’autre démon, l’autre traître, l’autre étranger, source de tous nos malheurs. Un bouc émissaire…à éliminer. Une nouvelle chasse aux sorcières est ouverte.
Nous pourrions éternellement accuser les autres, les voisins encombrants, les étrangers insolents, les communautés dominantes, les grandes puissances arrogantes, les frères traîtres, etc. Ce n’est pas de l’autre que nous avons peur, c’est de nous-mêmes. Il est temps, après les dures épreuves que nous avons vécues, de passer à l’âge adulte, de ne plus croire aux diables. Le diable est notre ignorance et notre vanité.
Le climat actuel de violence qui règne actuellement au Liban me renvoie à un exemple cité par René Girard pour expliquer les mécanismes de la violence collective. C’est l’épisode de la femme adultère sauvée de la lapidation par Jésus. Jésus s’adressant à une foule excitée et pleine de violence dit :
« Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre».
Avec cette phrase, Jésus met chacun devant ses responsabilités. Personne ne veut être ce premier, premier à se prétendre sans péché, premier à avoir le droit d’enclencher l’exécution anonyme et barbare. Non sans ironie, et avec justesse, le récit note que ceux sont les plus âgés qui s’en vont les premiers. Leur expérience leur a appris que personne n’est innocent…
Gardons-nous de lancer la première pierre.
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